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Quand Tyko fait les gros yeux

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UNE DECONCERTANTE ET ALLEGRE FECONDITE.

 

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« Je suis toujours à la limite du barbouillage le plus immonde, le plus misérable et du petit miracle. »
M.Ragon, Dubuffet, 1958.
« Msieur Tyko tient sa boutique et dessine dédessins.
Il dessine m’sieur Beaux, m’sieur Gosses et m’sieur Beauxgosses.
Il peint taussi dépeintures : il peint m’sieur Brad et m’sieur Ley
Et  le fils de m’sieur Bradley.
Il cloque des cloquis : un Bi, un Be, un Rond : tout ça pour
l’nounours Robert Quéron.
Il clayonne des clayons, fuzaine des fuzains,
Tlace des tlacés, relève des zépures, épures dérelevés.
Tatoue à tatons des tatouages aux tatous, esquisse dézébauches zé
Ebauche déschémas à peinesquichés.
Il glaphe déglaphiques zé canevasse décanevas.
Il plo-jette déconceptions zimmaculées zé
Caricatiruse démodels bien modelaids.
Il re-plésente, il re-ploduit, il re-tlace, il re-clayonne. Enfin, il cloque.
Tiens ! – dit-il – à plopos de cloquer, j’ai déjà lu ça dans la Blible. »
Gérard PIsana, Elucubrations mal emmanchées, 2098.
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Tout le monde en conviendra : ce qui caractérise la peinture de Philippe Tykoczinski, c'est la palette, sa texture, ses motifs. Le premier choc est celui d'un chromatisme dense et vigoureux avec des couleurs franches et en opposition : contrastes que densifient encore les soulignages, les cernes et linéaments brutaux ainsi que les grands à plats francs et pluri-chromatiques qui voisinent souvent avec l'art du vitrail et, donc, avec le sacré ou, à tout le moins, avec un sacré qui se donnerait en même temps des airs iconoclastes.

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La couleur y est presque toujours violence; le trait généralement hâtif; les surcharges à l'emporte-pièce; les portraits à la diable, incisifs et mordants; les surfaces marquées et scandées de tâches et de traits : le tout constituant une totalité hasardeuse et pathétique. Tout fonctionne, dans le système tykoczinskien, comme si l'objet était de traduire l'immédiateté du geste et l'urgence d'une archéologie présente. Si nous devions désigner d'un mot le langage qui émerge des toiles de Tykoczinski, nous dirions énergie ou force du vitalisme.

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A cela s'ajoutent le choc de la densité de la matière, de la sur-densité même : l'épaisseur en somme; la richesse d'un va et vient constant entre le geste et la matière. Cela crée une complexité organique où signe, texture, palette, densité et relief donnent aux œuvres une force exceptionnelle.


Avec un tel langage, et de tels outils - bien plus riches que ceux que l'homme utilise au quotidien - Philippe Tykoczinski explore toute une galaxie peuplée de personnages grotesques, hallucinés, égarés, bizarres; une galaxie meublée d'objets incertains, informels, frustres, voire primitifs. Il s'agit là d'une forme d'écriture en liberté, écriture qui fait fi des conventions, de l'académisme et même des convenances. Le discours, quant à lui, forme une chaîne d'une toile à l'autre : les éléments se répètent, s'amplifient, jusqu'à produire des répétitions sans fin, de celles qui s'apparentent à l'obsessionnel; et ceci jusqu'à ce qu'une invention nouvelle marque la fin et le commencement d'une autre démarche itérative. Ainsi la force créatrice, l'investigation, la faconde, exploratrices du monde, de la planète tykoczinskienne, débouchent sur une escalade cosmogonique que nous nommerons aventure prométhéenne.

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En cela, nous pouvons parler d’un sacré / non sacré, aux allures iconoclastes, qui laisse derrière lui, après avoir construit un système – même s’il constitue une totalité hasardeuse -, un ensemble de ruines qui ne sont pas forcément habitables par tous les regards profanes.

Les personnages rudimentaires et polychromes – qu’ils appartiennent ou non, à la famille Didi, à la famille Bradley ou à celle des Gueulmoor ou des Beaugosses, qu’ils soient flanqués ou pas du Nounours Robert, des maîtresses Boubou et Vanvan, d’un singe, d’une girafe , d’une vache ou d’un péroquet – constituent un véritable aéropage plein d’humour qui s’insère dans un panthéisme lyrico-tragique, un informel peuplé et intentionnel, une genèse en perpétuelle évolution, une vision grotesque d'un monde qui jette un regard nostalgique sur un passé incertain.

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Tout comme Raymond Queneau qui, à dix ans, découvrit « les Pieds Nickelés » et écrivit ensuite des romans qui constituent des expériences sur le langage, jusqu’à créer une « Petite Cosmogonie portative », véritable genèse du monde, Philippe Tykoczinski crée à son tour un monde halluciné qui plonge ses racines dans l’inconscient de la petite enfance. Il imagine un monde à lui qui, par sa nostalgie, sa douceur, son coté maternel et non agressif, font justement surgir la barbarie, la sauvagerie du monde présent. C’est précisément  du surgissement de tous ces portraits hâtifs et de leur regard qui s’animent  dans des scènes dignes de Zazie dans la métro, scènes de régression – la rentrée des classes des petits Didi, ou l’apprenti singe regardant son dîner-banane s’envoler, ou la grande parade des gens heureux aux regards de gentils messieurs, etc. -, que Tykoczinski fait jaillir de manière spéculaire la  violence et l’aculturation d’un monde sauvage.

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Tout ce passe comme dans un dessin d’enfant qui ignore qu’il dessine pour l’édification des grandes personnes. La déconcertante et allègre fécondité de Philippe Tykoczinski, avec ses griffonages burlesques, révélateurs d’une nostalgie frustre et lancinante, devient un véritable manifeste qui prend immédiatement une valeur subversive et qui – parce que son pouvoir imaginiste dérange et que les stratifications mentales de sa force créatrice impressionnent – témoigne d’un monde qui n’est pas ou n’est plus.

Dans son invention ludique, le peintre insère insidieusement l’angoisse et, en cela, comme le disait Jean Dubuffet, nous pouvons parler de « Théâtre de mémoire » : mémoire qui n’existe plus que dans ses psycho-sites – le balcon avec vue sur l’hôpital par la fenêtre des toilettes, le clair de lune, le ciel-nuit, une maison  joyeuse ou la campagne de Goux -, ou bien dans ses psycho-personnages – le grand écart de Melle Fafa, la charmante Linda tête de grenouille, le baiser des esquimaux ou les admirateurs ébahis.

 

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Avec cette idée de perte, cette idée de paradis perdu qui résonne en chacun de nous comme le deuil impossible  à faire, Philippe Tykoczinski projette le spectateur dans son propre Panthéon d’innocence et de vertu. Mais attention ! Car ce musée là, loin d’être celui de l’Art Naïf qui voudrait amuser la galerie, ou bien celui de l’Art Brut qui se voudrait non culturel, s’il nous donne à voir un monde d’innocence et d’ingénuité à la Miro, est en réalité la représentation d’un monde duquel se dégage peu à peu toute une alchimie plutonienne dont les forces obscures s’imposent à notre regard. Elles s’imposent partout : dans les déformations des sujets dont le grotesque est volontaire, dans les explosions de la couleur et dans ses contrastes, dans les surcharges et dans l’épaisseur de la matière et surtout dans les yeux des personnages – des yeux patates souvent outragés -, des yeux, de gros yeux qui traduisent la réprobation, la « terribilité » moderne, la colère rentrée, l’espoir d’un juste jugement, l’anathème, le blâme, la condamnation de ce monde injuste.

Ces yeux sont effarés. Ils disent « Attention ! ». Ils disent « Non ! ».

Gérard Pisana.